Biella produit, entre autres, 10 millions de classeurs par année.
Rangés les uns à côté des autres, comme sur une étagère, ces classeurs s’étendraient sur une distance de
640 km, ce qui correspond, à vol d’oiseau, à la distance entre Bienne et Vienne (en Autriche).
La voix du client / thème spécifique
Dans cette rubrique, nous souhaitons donner la parole à nos clients ou vous présenter des thématiques spécifiques. Pour inaugurer la série, nous vous proposons d’emblée un moment fort, une interview du designer Andreas Deufel, qui s’exprime ici sur les dernières tendances de la branche automobile, sur la nostalgie de l’harmonie perdue et sur le plaisir de redécouvrir de vieux objets.
Le retour en grâce des matériaux nobles
Les dernières tendances du design automobile
Designer diplômé, Andreas Deufel travaille aujourd’hui comme responsable du design pour une marque automobile allemande. Un poste à responsabilités dans la mesure où c’est lui qui définit le design de différentes gammes. Dans l’interview qu’il nous a accordée, il parle des dernières tendances de la branche automobile, de la nostalgie de l’harmonie perdue et du plaisir de redécouvrir de vieux objets.
Décrivez-nous brièvement les principales tendances de ces dernières décennies en matière de design automobile. Que faut-il en retenir?
Dans l’immédiat après-guerre, le design joue un rôle tout à fait insignifiant dans le développement automobile. Le métier de designer auto n’existant pas encore, le travail sur les formes de la voiture est laissé à certains ingénieurs plus sensibles que d’autres aux questions esthétiques. Prenons la VW Coccinelle: elle est ronde parce que la forme arquée est une structure solide et sûre. La solidité est d’ailleurs le maître-mot à l’époque, comme en témoigne par exemple l’Opel Kadett. Dans les années 50, l’Europe commence à regarder du côté des Etats-Unis. C’est l’époque d’Elvis, du rock and roll; emportés dans le tourbillon, même les constructeurs allemands se mettent à concevoir des voitures plus esthétiques, avec des ailes et des spoilers. Dans les années 60, les marques de valeur commencent à s’imposer; c’est de cette époque que date le cliché de l’homme d’affaires influent fumant le cigare au volant de sa Mercedes. Les années 70 voient l’émergence de designs impressionnants, privilégiant les formes imposantes, même si, à la même époque, la contre-culture du flower power érige en symbole le bus VW joyeusement peinturluré. A partir du milieu des années 80, la fonctionnalité et la sobriété opèrent un retour en force au point que toutes les marques se ressemblent à s’y méprendre. Les voitures que nous pouvons acheter aujourd’hui ont été conçues dans les années 90. Leurs formes arrondies déclinées à l’infini nous sont si familières qu’elles nous lassent parfois. Ces voitures sont d’une telle perfection esthétique qu’elles en deviennent prévisibles et ennuyeuses. Mais la résistance commence à s’organiser; désireux de s’affranchir du moule, certains jouent de nouveau la carte de l’originalité, de la dissonance. On commence à s’y retrouver: les italiennes ont de nouveau l’air d’italiennes et les françaises de françaises…
Qu’attend aujourd’hui notre société d’une voiture?
Notre style de vie a changé nos attentes. Partout dans le monde, les gens réclament plus d’espace, plus de flexibilité et plus de modularité. La limousine classique est devenue plus sportive dans ses proportions mais de toute façon les seuls critères formels n’intéressent plus personne aujourd’hui. Même le monospace, initialement une voiture de «peintre» a beaucoup évolué. Il est aujourd’hui devenu un produit lifestyle, qui, dans de nombreux cas, met l’accent soit sur le design soit sur la modularité de l’habitacle.
Dans cette niche se sont imposés le minibus mais aussi le tout-terrain «soft» combinant espace et design. Ainsi, une mère de famille habituée à mener son fils footballeur, trois de ses copains, plus tout leur matériel, d’un match à l’autre, optera-t-elle sans doute plus volontiers pour un 4x4, plus sportif que le minibus, qui véhicule une image de familiale pratique, à condition toutefois que le tout-terrain soit tout aussi confortable et performant que les limousines d’antan.
Qu’adviendra-t-il des baroudeurs qui se démarquaient en optant pour un tout-terrain, si leur» voiture est désormais pilotée par une mère de famille?
Ils se rabattront sur un 4x4 au look hardcore (en riant). A ce propos, on note une évolution intéressante en provenance des Etats-Unis. Là-bas, le pick-up, qui fut pendant des décennies le véhicule utilitaire bon marché par excellence, a subi des modifications profondes ces dernières années. Presque tous les constructeurs en proposent aujourd’hui une version 4 portes, luxueuse et aussi confortable qu’une voiture de classe moyenne, la surface de chargement restant par ailleurs inchangée. Les clients qui veulent se donner une image virile et se démarquer s’y retrouvent!
Quelle est l’influence de notre culture sur l’évolution du design?
Désécurisé par l’accélération continue de son rythme de vie, les médias envahissants, un flux d’informations de plus en plus opaques et la nécessité de faire plusieurs choses en même temps, l’homme d’aujourd’hui aspire ardemment au calme et à la détente dans un environnement harmonieux. Il cherche un lieu où reprendre son souffle, une oasis où se retrouver. Comme la culture asiatique intègre depuis toujours cette préoccupation, elle a largement influencé le design européen. On demande aux espaces qui nous entourent – que ce soit notre salon ou notre voiture – de nous donner la sérénité et l’équilibre qui nous permettront de retrouver l’harmonie perdue. Cette nouvelle manière de voir les choses a deux corollaires: la concentration sur l’essentiel et le respect des objets anciens. Nous savons mieux que par le passé apprécier la «patine» qu’une vie longue et bien remplie confère aux objets, par exemple à une table en bois massif toute ridée par l’usage.
En quoi cette tendance influe-t-elle sur les équipements d’une voiture?
La recherche de l’harmonie que je viens d’évoquer passe par un design intérieur fonctionnel et sobre, qui peut sembler au premier abord très dépouillé. Dans cette logique, il est important que tous les éléments de l’ensemble concourent à l’effet recherché et que rien ne dépare. Sur le plan des matériaux, on assiste à un retour en force des composants authentiques, un bois poli clair à larges pores combiné par exemple à un cuir napa clair pouvant même présenter de petits défauts qui en accentuent la crédibilité et le côté exclusif. Souvent, la valeur artistique, la finesse et le raffinement de l’objet échappent au premier regard, par exemple l’utilisation d’un fil spécial pour coudre le cuir, ou un anneau discret en aluminium brossé pour enchâsser la pendule. Ce sont ce genre de détails qui à la fois font plaisir et permettent de créer une ambiance. Pendant longtemps, l’industrie automobile a renoncé aux accessoires en matériaux nobles, considérés comme trop chers. Fort heureusement, les gens sont aujourd’hui de nouveau disposés à dépenser un peu plus pour du vrai cuir ou du vrai bois, des matériaux qui ont toujours été chers et de qualité, tout en restant discrets. Discrets, mais pas forcément passés de mode. Les designers modernes commencent d’ailleurs à les redécouvrir, sans doute séduits par leur noble nonchalance, qui leur confère une petite touche d’exclusivité.
Comment vous y prenez-vous pour flairer les tendances de demain?
Le design progressiste est le plus souvent une synthèse, un compromis entre évolution et révolution. Il va de soi que les designers doivent être avant-gardistes. Et plus on planifie à long terme, plus il faut l’être. Dans notre équipe, nous faisons moins confiance aux méthodes scientifiques permettant de mesurer les évolutions, qu’à l’inspiration de nos collaborateurs. Lorsque la même idée jaillit du cerveau de plusieurs personnes, nous savons que nous sommes sur la bonne voie. Nous puisons notre inspiration dans des branches où les tendances sont plus éphémères comme la mode ou l’architecture d’intérieur, des domaines qui permettent beaucoup plus d’expérimentations en raison de la brièveté des cycles. Nous nous intéressons également de près aux idées des réalisateurs de films, notamment de SF, qui expérimentent tous azimuts et ne cessent de s’imaginer de quoi sera fait le monde de demain. Il vaut donc la peine de se pencher sur leurs travaux. Aujourd’hui, un créateur avant-gardiste désireux de réussir se doit de vivre avec son temps, de s’imprégner de son environnement et de le façonner. Le monde a besoin de réflexions, de visions, de créateurs qui osent imposer leur vues. C’est la meilleure façon de créer quelque chose qui n’existait pas. Mais faire résolument du nouveau demande beaucoup de courage.